La lettre de Saint-Germain Audit n°40 (1er mai 2007)

HOMMAGE A MSTISLAV ROSTROPOVITCH

Michel Navarra nous livre quelques confidences de Rostro en dialogue avec son père…


Vous écoutez la Suite pour Violoncelle #1 In G, BWV 1007i - 1. Prelude de Jean-Sébastien Bach interprétée par Mstislav Rostropovitch.

© copyright Michel Navarra

« A mon frère ainé André de la part de Slava 13 octobre 1981 Paris »

Partition manuscrite de Mstislav Rostropovitch écrite à l'occasion des 70 ans d'André Navarra

Quelques confidences de Rostro en dialogue avec mon père…

Un automne de la fin des années 1970.

Le Théâtre des Champs Elysées affiche un concert exceptionnel ; le Philharmonique de New York, Leonard Bernstein, Mstislav Rostropovitch. En pièce d'honneur, le concerto pour violoncelle de Schumann. Je suis dans la salle. Un triomphe. A la fin de la représentation, il n' y a pas un seul membre de l'Orchestre que Bernstein ou Slava n'aillent embrasser ! Comme ils savent communiquer la passion !

Le lendemain à midi, mon père André Navarra et Slava se retrouvent pour déjeuner au Bar des Théâtres. Ces deux là ont l'habitude de se voir régulièrement depuis qu'ils on partagé un trac sans précédent, vingt ans auparavant à Mexico, lors du festival Casals. Membres du jury, ils donnaient le concert de clôture devant un public d'une extrême exigence : les plus grands violoncellistes de l'époque et Le Maître ! Ils avaient fait une partie de boule sur le gravier de l'hôtel, deux heures auparavant, pour se réconforter ; j'en ai longtemps conservé une photo. Assis au restaurant, à coté de moi, Slava se retourne et dans sa langue unique, mélange de tous les dialectes du monde, quasi incompréhensible, me demande : « Michel, tu trouves moi joué comment hier ? ». Je bafouille « Extraordinaire ». Il se penche vers mon père et lui dis avec ses yeux perpétuellement rieurs « Michel ! Gentil ! Moi hier joué comme vache ! ». Rire énorme des deux complices. Puis brusquement un autre registre ; comme s'ils reprenaient une discussion interrompue la veille, ils illustrent par des gestes précis appliqués à un instrument virtuel les doigtés et coups d'archet récemment expérimentés, les erreurs d'attaque à ne pas renouveler, les nuances subtiles attrapées au fil d'une lecture plus attentive d'une partition ; ils sont immergés dans leur univers, celui des artisans au service sans partage des génies que tous deux ils vénèrent, Bach, Dvorak , Prokovief et tous les autres.

Slava c'est la musique incarnée, il est aussi à l'aise devant un clavier que lorsqu'il saisit son violoncelle. Ses facilités techniques, sa communion instinctive avec les instruments en font un amateur de génie. Amateur, celui qui est doué pour aimer. Il a la chance de pouvoir passer moins de temps que ses collègues au travail quotidien. Il le dit à mon père, ce travailleur acharné, « moi foutre rien, alors quelquefois très mauvais, mais aussi, souvent très bien ! »

A cette époque, derrière le masque du bon vivant on perçoit le ton du désespoir. Il possède un appartement ou une maison dans plusieurs capitales du monde ; il réside officiellement à Washington. Mais, en cette fin de déjeuner, il regarde mon père droit dans les yeux ; je crois qu'il va pleurer : « tu sais, André, moi acheté maison Finlande ; sur mer ; le plus proche Saint-Petersbourg ! ».

Slava s'est, depuis 1974, date de son exil, construit une autre carrière, celle de Résistant. S'il profite de sa gloire, il l'économise au profit d'un seul idéal, celui de libérer son pays, qu'il aime jusqu'au tréfonds de lui-même. Il l'a quitté humilié, rejeté, banni. Il ne souffre pas uniquement pour lui mais « pour tous », comme il dit sans qu'on le comprenne bien.

Mon père, pourtant si peu sensible aux choses politiques, avait protesté auprès des autorités politiques soviétiques, après avoir constaté que le nom de Slava avait disparu de tout document. Gommé. Cela avait encore resserré des liens qu'entre eux seuls le temps et la géographie espaçaient. Il y a toujours eu un mystère dans leur relation. Peut-être parce qu'ils trouvaient tous deux un échappatoire salutaire dans la concentration exclusive sur leur art.

Le reste, ils le savaient, pourquoi donc en parler ?

Ils avaient plutôt choisi de mettre en commun leurs approches musicales : d'un coté celle l'un des plus grands Maitres de l'Ecole française, pédagogue et concertiste passionné attaché à la puissance et la richesse mélodiques de l'interprétation, et de l'autre celle du fougueux romantique slave tout tendu vers la passion de la scène, l'ampleur de la phrase musicale et l'explosion de son enthousiasme. Pourtant le perfectionniste et l'homme des projecteurs donnaient chacun à sa manière une vision exaltée et profonde de la musique. Et quand Slava, disait « je suis le plus grand violoncelliste du monde » avec autant de sincérité que d'ironie, il chuchotait dans l'oreille de mon père « si tu avais été russe et émigré, j'aurais eu peur » et ils rigolaient, Slava rebuvant une gorgée de Vodka et mon père rallumant sa quarantième cigarette !

Au-delà de l'hommage mondial légitime qui est rendu à Slava, il me reste de ces quelques instants que j'ai eu le privilège extrême de partager avec lui, le souvenir d'un homme débordant de passion. Bateleur enthousiaste, il portait sur ses épaules rondes, dans un rire trop bruyant, le mystère intime d'une déchirure qu'il n'a cessé de vouloir recoudre, avec des moyens pourtant modestes, son violoncelle, ses mots et ses actes. Il y est parvenu.

Merci et bravo.

Là haut, peut-être, Slava, tu as déjà tranquillement repris ta conversation avec André !

Paris, le 1er mai 2007

Michel Navarra

michelnavarra@hotmail.com


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