La lettre de Saint-Germain Audit n°33 (juin 2005)

Au sommaire de ce numéro, « En panne ! » par Bruno & Frédéric.

Venez découvrir l'exposition photographique de Guy Thimel sur notre site :
« Portes d'Afrique » & « Cubamobiles »

http://www.saint-germain-audit.com/aimer-thimel.html

Le billet d'humeur de Bruno & Frédéric

En panne !

Faut-il rire ou pleurer des récents événements électoraux ? Ni l'un ni l'autre, mais ce qui ressort du contexte actuel, c'est qu'il va falloir faire le deuil d'un certain nombre de droits, prérogatives et autres faux-semblants et résoudre un certain nombre de disfonctionnements majeurs dans le cadre d'une société démocratique qui se doit de fournir assistance aux plus faibles de ses membres.

Y arrivera-t-on sans un projet de société ?

C'est là que le bât blesse. Quel est l'élément moteur, quelle est la dynamique mise en avant, quelle est la part de rêve qui peut cautériser les plaies et impulser un élan nouveau de refondation d'un projet hexagonal et européen ?

Nous en serons loin tant que les dirigeants se contenteront de faire une politique qui s'apparente au travail d'un réparateur de vélos qui s'applique, dans son arrière-boutique, à réparer les chambres à air avec des rustines, et tant que certains des hommes qui forment la société civile ne dépasseront pas eux-mêmes la recherche de la profitabilité immédiate.

Nous avons tous besoin de rêver et à tout âge, même si rêve ne doit pas se confondre avec mirage. Nous ne demandons pas aux hommes et femmes politiques d'aujourd'hui de monter dans la charrette qui les emmène à l'échafaud après avoir prononcé un discours sublime à l'Assemblée Nationale dont ils savent, en le prononçant, qu'il va leur coûter la tête, comme l'on fait tant d'orateurs de la Révolution Française. Mais nous leur demandons de savoir prendre des décisions politiques qui ne soient pas guidées par leurs petits calculs personnels comme nous en avons eu un lamentable exemple lors du dernier référendum.

Lire ou relire « Les orateurs de la Révolution Française » devrait être une obligation pour tout élu : il comprendrait là qu'une société ne bouge pas sans idéal (tome 1 ; les Constituants, textes réunis et présentés par François FURET et Ran HALEVI, Paris, Gallimard, collection « La Pléiade », 1989). Cet idéal, cette grande idée, avant d'être désincarné dans le concept européen doit être initié au niveau du pays pour obtenir l'adhésion populaire au projet européen.

Plus une société sort des besoins de consommation immédiate et plus grande est sa quête de rêve. Bien sûr, nous n'aurions pas l'indélicatesse de dire que notre société a tous ses besoins matériels satisfaits eu égard à tous ceux, qui, de plus en plus nombreux, vivent dans la précarité. C'est dans la fragmentation de notre société où la grande partie de la population voit ses besoins satisfaits que se révèle l'absence de cohésion sociale, la majorité en question coexistant avec une minorité d'exclus que l'on a peur de rejoindre à l'occasion d'une restructuration, d'un licenciement ou d'un accident de la vie.

Les jeunes qui entrent sur le marché du travail ont souvent peu d'illusions sur leur vie professionnelle, ce qui les freine dans l'entrée de la vie adulte.

Les bases des partis politiques s'insurgent contre leurs têtes, des frondes apparaissent de tous côtés. Pourquoi ? Cela provient du fait que les élites se comportent comme des gestionnaires.

Or la gestion ne fait pas rêver.

Le rêve, c'est la quête d'un sens communautaire identifié sur un objectif à atteindre. L'économie est malade, bien … mais elle est comme l'intendance, elle suivra, dès lors qu'un chemin aura été fixé.

Pourquoi la démocratie semble fonctionner le mieux dans les pays qui ne l'ont découverte que récemment ? Parce que la population y projette ses espoirs, ses attentes : la démocratie est alors le ciment fédérateur du besoin d'évolution.

Dans nos pays développés, le citoyen est majoritairement blasé car les politiques sont considérés comme quasiment interchangeables. C'est de la gestion d'épicier, le citoyen pensant, à tort ou à raison, qu'il n'aura jamais accès au tiroir-caisse.

Des civilisations antiques qui ont connu une certaine forme de démocratie ont disparu et ont laissé la place à des civilisations plus primaires et brutales.

Notre société fonctionne de moins en moins selon un processus démocratique car les processus de compréhension et de cohésion sociale font défaut et se bloquent.

Quelques exemples ?

-  conseils de prud'hommes qui donnent de plus en plus souvent satisfaction aux salariés contre l'entreprise, même si foncièrement le salarié a tort : l'instance prud'hommale devient de plus en plus le fer de lance de la « nécessaire » réparation que doit l'employeur au salarié, ce qui rend de plus en plus fréquent le recours à des transactions financières entre employeur et salarié : « combien tu me donnes pour ne pas avoir de problème ? » ou, sous une autre forme, « combien tu veux pour qu'on se quitte bons amis ? »

-  multiplication des règlements, lois, ordonnances et directives qui s'entrecroisent et mettent en péril une gestion cohérente de l'entreprise : analysez la mise en oeuvre de la taxe de 2,5 % sur les réserves de plus values à long terme et vous découvrirez que l'administration fiscale n'a pas anticipé certains blocages induits par son texte.

-   l'application de la législation en matière d'ISF : c'est tellement stupide, inadapté et injuste (voir les informations récentes sur des habitants de l'Ile de Ré) que nous ne comprenons pas qu'un gouvernement un tant soit peu responsable ne la supprime pas. Faire fuir les riches du pays est une idiotie économique, il n'y a pas besoin d'être agrégé d'économie pour le comprendre. D'autant plus que des solutions alternatives, politiquement acceptables pour la majorité, pourraient être imaginées. Si, au lieu de faire payer l'ISF à un certain nombre de personnes, on leur proposait de contribuer à des actions relatives au bien public avec en contrepartie la manifestation d'une reconnaissance de l'Etat par l'indication du donateur, les personnes en question s'en acquitteraient avec plus d'épanouissement et moins de ressentiment. Peut être même au delà de ce que leur coûterait l'ISF, mais seulement sur option volontaire … en travaillant le marché de la vanité.

La question centrale porte sur l'ensemble des déréglages démocratiques qui génère l'incompréhension, la colère et la révolte. Le monde bouge et il bouge vite : il faut que nous bougions avec lui. Et pour cela, nous pourrions remettre au goût du jour ce joli slogan de nos jeunes années : « cours, cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! », ce qui, actualisé, pourrait se traduire par un plus sage « redonnons du sens à notre société ». Un thème pour illustrer le propos : « construire une société solidaire », une action : soumettre les petits remboursements de la sécurité sociale ou les allocations familiales à condition de ressources.

Aujourd'hui, la pays ressent une angoisse sourde et continue à voir pour seule alternative un clivage droite-gauche avec des colmatages de fond de cale. Nous avons parlé de rêve, il ne faudrait pas que le rejet des élites tourne au cauchemar … à l'instar du deuxième tour des dernières présidentielles.

Certains affirment que la situation est « pré-révolutionnaire ». Il serait grand temps d'avoir un projet de société et d'en présenter les lignes directrices, au risque de voir un général Boulanger sortir d'on ne sait où. Nous marchons aujourd'hui sur un fil, à nous de ne pas tomber.

En résumé, ceux qui interviennent dans les pays du Tiers-monde disent que la voie du développement passe par l'éducation, notamment civique.

Dans nos pays, c'est également l'éducation, c'est-à-dire plus fondamentalement la culture qui est et sera la pierre angulaire du maintien de la démocratie.

Bon été

Bruno et Frédéric

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