La Lettre de Saint-Germain Audit n°26 (avril 2004)

Au sommaire de ce numéro, « Du langage ... » par Frédéric « … à la communication » par Bruno.

Bonne lecture


Charlotte
huile sur toile-80x60
2000 - collection particulière

Saint-Germain Audit vous invite à venir découvrir en ligne l'œuvre de Denis Pesnot :

www.saint-germain-audit.com/aimer-pesnot.html

Le billet d'humeur de Frédéric

Du langage

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Ces vers charmants sont-ils appliqués aussi souvent qu'ils le méritent ?

Le langage est un code, un code social. Nous nous situons les uns par rapport aux autres en référence à des mots. Ces mots sont plus ou moins maîtrisés, plus ou moins aimés, mais constituent notre référent social immédiat.

La sphère professionnelle est le prolongement de ce qui s'applique en la matière à la sphère privée. Il ne s'agira plus alors d'établir un langage-code permettant d'identifier le semblable (en caricature : le bourgeois « comme il faut », le loubard de banlieue, le paysan …) mais le collègue de travail ou le confrère ainsi que le niveau hiérarchique dans l'Entreprise.

Nous assistons dans le monde qui gravite autour de l'Entreprise et notamment chez ses conseils à une floraison chaque jour plus importante des langages spécialisés.

Mon propos n'est pas de dresser le procès de tout langage technique. La théorie de la relativité est difficilement compatible avec le vocabulaire de café du commerce. Le « vistemboire hydrofuge » a donc de beaux jours devant lui.

En revanche, la coquetterie développée par exemple par ce que l'on espère une minorité des gens du droit et du chiffre (c'est comme cela que l'on appelle les avocats et les experts-comptables quand on veut faire chic) qui consiste à construire le discours le plus abscons possible en s'imaginant par là même le rendre profond est un non-sens. Un non-sens en terme de marketing car le client ne comprend pas. C'est également une grossièreté vis-à-vis de son interlocuteur. Les petits bastions du savoir se défendent parfois comme il peuvent. L'autocritique sur nos domaines - le droit pour Bruno et le chiffre pour moi-même - peut naturellement s'étendre aux terres voisines …

D'aucuns ne voient peut-être pas encore ce à quoi je fais allusion. Quelques exemples seront les bienvenus.

Premier dialogue :

Le Client :

Maître, je n'arrive pas à résoudre la problématique juridique d'embauche de mes cadres, pourriez-vous m'apporter quelques éclaircissements ?

L'Avocat :

Monsieur, l'article 122.36 du code de procédure pénale au vu du 2e alinéa de l'article 12 quater du CGI permettra à l'évidence une subrogation synallagmatique du requérant.

Second dialogue :

Le Client :

Monsieur l'expert, vous m'assurez ainsi de la bonne fin de la cession de mon entreprise ?

L'Expert-comptable :

Evidemment, le lock-up du full ratchet permet d'envisager un TRI long-term sur le goodwill (fully diluted, cela va de soi !). Dernière nouvelle fraîche de ce matin : le FIO, c'est le Family Investment Office …

Obviously !

Pour faire bien, faisons simple et si nous ne pouvons faire simple, explicitons. Un peu pervers ou facétieux comme l'on voudra, il m'est arrivé d'inventer des mots avec certains Diafoirus de la locution savante et bien … je n'ai jamais été arrêté en flagrant délit de néologisme incompréhensible. Une autre de mes manies consiste en prenant l'air niais de celui qui ne comprend pas - j'ai développé dans ce domaine un certain savoir - à stopper l'expert qui jette des numéros d'articles en réunion. Cela déstabilise M. Jourdain et cela fait rire l'auditoire, alors comment résister ?

Vous qui avez résisté jusqu'au bout, voici maintenant l'article de Bruno, expurgé pour la peine de tout terme dénoncé dans le mien. Mais avant, in extenso, le beau poème de Nicolas Boileau cité en exergue :

Il est certains esprits...
Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain, vous me frappez d'un son mélodieux,
Si le terme est impropre ou le tour vicieux :
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d'esprit que peu de jugement.
J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. [...]

Nicolas BOILEAU (1636-1711)
(Recueil : L'art poétique)
(Chant I)

Le billet d'humeur de Bruno

...à la communication

Frédéric me fournit la rampe d'accès. Espérons que je sois aussi alerte que lui mais le sujet est grave et, à ce stade, je ne sais pas encore si je ne vais pas m'embourber. Essayons tout de même car le sujet me tient à cœur, et, ce n'est qu'un billet d'humeur !

Communiquer, c'est, entre autres, faire passer des messages, essayer d'atteindre l'autre ou les autres par le langage, les sens, les codes de reconnaissance…, la parole ou tout autre support. Dans son rôle noble, la communication a pour mission de faire comprendre, former, jouer, distraire… Elle a alors un rôle essentiel car elle est l'un des ciments du groupe, de la communauté.

La communication devrait être simple pour être compréhensible par le plus grand nombre.

Le problème est que le sens que veut bien donner celui qui communique n'est pas forcément le même que celui que reçoit le destinataire. Ne parle-t-on pas de double sens, de contre sens, de sens caché ?

Dès lors, la communication devient impalpable et aussi multiple qu'il existe d'individus ou de groupes d'individus.

Par ailleurs, la communication a évolué avec l'évolution de la société. Du groupe restreint, isolé où les codes de communication étaient simples, même s'ils pouvaient être perçus comme réducteurs par ceux qui n'en partageaient pas le sens, on est progressivement passé à une communication extrêmement large où les moyens techniques modernes permettent de communiquer avec n'importe qui à l'autre bout de la planète, réserve faite d'un des tous premiers moyens de communication qui est la langue.

Dans le même temps, dans le cadre du système économique dans lequel nous vivons, la communication est devenue un moyen de faire connaître un produit, de pénétrer un marché, d'accroître la part détenue sur celui-ci, de propulser ses idées et de tendre à une omniprésence et ce quel que soit son champ d'action (économique ou politique).

Allant jusqu'à l'extrême, la communication est utilisée pour promouvoir l'outil de communication lui-même.

Et là, çà dérape si on intègre le pouvoir du moyen énorme (publicitaire ou télévisuel) de l'outil et je rentre dans le vif du sujet.

En ce qui concerne la télévision, on va nous raconter que Loft Story… La Ferme… permettent aux gens de communiquer, de ne pas être simplement passifs devant leur poste TV, que l'audience permet de constater qu'il y a une forte demande, que la télé-réalité est une donnée importante, que les chaînes qui ne s'y mettent pas manquent un virage dans l'évolution du paysage télévisuel, que c'est important car, nonobstant les grincheux rétrogrades qui font la grimace, beaucoup de gens apprécient et c'est bon pour eux : preuve en est l'audience. CQFD.

Laisser se propager des imbécillités de ce type, ce n'est pas navrant, c'est du même calibre que les jeux du cirque, même si la violence est plus diffuse.

Je ne vais pas m'étendre sur le sujet sous-jacent de la plupart de ces émissions. Chacun est libre de juger, mais là où je dis qu'il faut qu'on arrête de se moquer, c'est en raison de l'impact de l'outil de communication sur les gens et sur ceux qui peuvent être les moins critiques.

Ce n'est pas parce qu'on trouve que quelque chose a une forte écoute que c'est intrinsèquement bon. Les bonbons, c'est peut-être bon mais si on ne vous dit pas de ne pas trop en consommer cela devient franchement mauvais pour la santé.

Or, personne ne va vous dire que la consommation de ce type d'émission n'est pas bon. On va vous raconter que la télé est un moyen de se délasser et de se vider la tête, on va constater que la télé est une bonne nounou et le moyen d'occuper les enfants (preuve en est la multiplication des dessins animés à certaines heures d'écoute) quand les parents ne sont pas là. Bien sûr, d'autres vont vous dire que chacun est libre d'éduquer ses enfants comme il l'entend.

Or, si l'on s'en tient aux enfants,que peuvent constater ces derniers qui n'auront pas forcément l'esprit critique ? une réalité tronquée, des rapports entre adultes falsifiés et une édulcoration des mœurs.

Vous direz ; c'est l'évolution de la vie !

Si vous voulez, mais le jour où on a vent que des gamins, qu'on pourrait s'imaginer être les siens avec leur cartable sur le dos, ont violé une gamine, que les parents des gamins étaient des gens normaux, que les enfants étaient bien éduqués, on peut se poser certaines questions sur l'évolution de la société et sur ce qui est véhiculé par les moyens de communication.

Des exemples ? Regardez les panneaux publicitaires sur certaines marques de sous-vêtements, regardez les kiosques à journaux avec leurs affiches apparentes et ces émissions de télé-réalité qui véhiculent une image à travers un prisme déformé.

Tous ces supports communiquent pour atteindre le plus grand nombre sans se soucier de leur impact réel en terme de société.

Dès lors, la communication n'a plus pour effet de rapprocher, de formater une cohésion sociale… Elle se délivre de tout projet de ce type. Elle ne fait qu'exploiter, à des fins diverses, les cibles que nous sommes en tant que consommateurs.

En ce sens, nous pouvons être des consommateurs économiques, des consommateurs politiques…

Or que voyons nous sur le plan politique ? Les politiques ont voulu appréhender la communication comme moyen de propagation de leurs idées et l'abstention s'avère considérable.

Pourquoi ? Je ne m'étendrai pas sur le sujet.

Néanmoins, toute question de morale mise à part, il serait temps que les agents économiques ou politiques de communication prennent la mesure de leurs devoirs face à une société où les repères se fragmentent et la cohésion craquelle.

Certains hommes politiques craignent l'explosion sociale. Il conviendrait que ceux-ci prennent la mesure que l'explosion n'est pas seulement induite par des critères économiques.

Il conviendrait de rétablir la communication dans son rôle noble.

Mais, peut-être n'est ce qu'une question de langage ?

Bruno Hické




Retour au sommaire
des lettres de Saint-Germain Audit