Requin pas sérieux
marbre, 16 cm x 22 cm

La lettre de Saint-Germain Audit n°16 (mai/juin 2002) :

Au sommaire de ce numéro, « Question de fond » par Bruno et « Ebitda : quesaco ? » par Frédéric …

Bonne lecture.


Nous vous invitons durant tout le premier trimestre 2002 à venir découvrir
l'œuvre du sculpteur Blaise Charlet sur notre site :

http://www.saint-germain-audit.com/expo_charlet.htm


Le billet d'humeur de Bruno

Question de fond

 Y sommes-nous ?

En préalable, je vous demanderai un peu de tolérance pour ce billet qui pourra paraître un peu maussade, mais n'est ce pas un billet d'humeur ? Par ailleurs, je tiens à souligner que je ne livrerai que mes propres réflexions relativement simplistes.

Le contexte des élections aidant, la fiscalité va-t-elle enfin évoluer ?

Un certain nombre de candidats en ont fait leur, ou tout au moins, un de leurs thèmes de campagne.

C'est, à mon sens, dommage car la fiscalité n'est et ne sera toujours qu'un moyen. Elle ne donne pas de sens à un projet de société. Elle n'est qu'un des leviers de la politique économique.

Prêcher pour une réduction de la fiscalité, c'est bien car cela donne l'impression à tout contribuable qu'il va pouvoir disposer de plus de liquidités. Mais cela s'inscrit dans quel projet ?

La fiscalité n'est que le reflet des dépenses qu'elle a à financer.

Dès lors certains disent, à l'instar de ce qui a pu être constaté dans certains pays, qu'il est urgent de baisser la fiscalité pour dynamiser l'investissement et la consommation. Cette baisse alimentera la machine économique qui générera plus de richesses, donc finalement proportionnellement plus d'impôt pour financer l'ensemble des dépenses publiques. Il paraît que cela a marché aux Etats-Unis ! Que dire de plus ? On peut être relativement sceptique car le monde avance vite. Quelle est la finalité d'une croissance forte ? La plupart des gens et des pays souhaitent s'enrichir. La croissance des uns entraîne la croissance des autres. D'accord, mais cet axiome de base ne fonctionne que s'il n'y a pas de raté dans la mécanique. Comment préjuger que cette règle fonctionnera alors que les prévisions à 18 mois relèvent déjà de l'utopie ?

Si le principe de base précédemment évoqué pour asseoir une réduction de la fiscalité se révèle inadéquat, n'est-il pas nécessaire de s'en rendre à la simple équation, comme dans le portefeuille de chacun, d'équilibre du budget. En clair, si on prévoit une limitation des recettes, ne faut-il pas simplement limiter les dépenses, sachant qu'un des principes de nos Etats et de l'Europe est de considérer que le financement des dépenses publiques par le recours à la planche à billets est à proscrire ?

A mon sens, c'est là qu'intervient le projet de société dans lequel on veut ou non évoluer et c'est là où il faut mettre les points sur les « i ».

Dans une récente chronique publiée dans un journal économique, un économiste historien a comparé la période actuelle à celle antérieure à 1958. A l'époque, j'étais dans l'équivalent du CP actuel et je nageais dans l'insouciance de la petite enfance. Je n'ai donc définitivement aucun commentaire personnel sur ce sujet. Néanmoins, cet article m'a paru très intéressant car il faisait ressortir que la société d'alors était dans le même état que celui que nous connaissons actuellement et était caractérisée par une absence de projet fédérateur.

L'absence de projet fort et donc d'un personnage charismatique qui en soit le vecteur voit sa concrétisation dans la multiplication des candidats (présidentielle ou législatives). Puisque il y a déliquescence, n'est-il pas normal que chacun y aille de son projet ? Pourquoi ne pas se présenter pour défendre les pécheurs à la truite de la Truyère (petit cours d'eau du Massif Central) puisque personne n'apporte de réponse à certaines questions fondamentales de mal vivre et personne n'est à même de donner l'allant ?

Autre effet néfaste de cette situation : la mise en danger des principes démocratiques. Le principe de l'élection démocratique est d'élire ses représentants qui doivent représenter les valeurs dans lesquelles on croît. L'absence de projet réel et de personnage charismatique fait que les candidats y vont à l'économie : c'est la culture du ppcm (plus petit commun multiple). C'est la géométrie variable issue des sondages. On occupe le terrain au regard de ce qui intéresse le plus grand nombre.

Alors pourquoi s'étonner des résultats des dernières élections ?

Que le foot passionne ou non, n'est-il pas effarant de n'entendre principalement sur les antennes (y compris service public) que des problèmes de claquages de muscles, alors que dans quelques jours, nous élisons nos représentants et que les problèmes de fond de la société sont singulièrement absents ? Les jeux du cirque sont de retour. Sur le long terme, cela n'a pas été bénéfique à Rome.

Mais me direz-vous, on s'égare.

Revenons plus prosaïquement au lien de l'adéquation entre dépenses publiques et fiscalité. S'il faut raisonner comme pour le panier de la ménagère et mettre en adéquation dépenses et revenus, que faut-il faire ?

Faut-il éviter les gaspillages ? Sûrement, mais il ne s'agit peut-être là que d'un raisonnement de premier niveau car tout gaspillage génère des ressources supplémentaires pour certains agents économiques qui, sauf à considérer que ces derniers partent placer des valises de 500€ sur des comptes bancaires anonymes à l'étranger, sont créateurs de richesses et donc finalement d'impôts.

La véritable question est de savoir encore et encore quel type de société l'on veut, s'en donner les moyens, et le clamer haut et fort : veut-on une société de partage par la redistribution des richesses entre agents plus ou moins aisés, veut-on créer des hôpitaux, avoir un système d'enseignement performant, une société de redistribution entre générations… ?

Oui ? alors, ce type de choix a un coût. Mais il ne faut pas se borner à soigner ou à apprendre la grammaire. Ce qui est important c'est de véhiculer les valeurs humaines de fond, d'inculquer à chacun pourquoi progresser et de faire participer à un projet. Sinon pourquoi étudier, pourquoi travailler, pourquoi… ?

De même que le choix de plus ou moins travailler. Ne serait-il pas important de souligner, au lieu de mettre en avant ou pas les 35 H, que globalement et obligatoirement, travailler moins fait que l'on est moins producteur de richesses et donc que le niveau de vie global ne peut qu'en souffrir, car moins de travail génère moins de revenus, donc moins d'impôt et, par ricochet, moins de ressources pour financer les dépenses publiques.

En clair, il faudrait que tout un chacun prenne conscience de ce à quoi sert l'impôt plutôt que de discourir sur un niveau plus ou moins élevé, mais à la condition que l'Etat et les hommes politiques donnent l'exemple que l'on est en droit de leur demander. Exemple dans leur comportement et exemple dans leur travail didactique.

Dans le droit des sociétés, lorsque des personnes s'associent pour créer une société, on parle « d'affectio societatis ». Cela veut dire que l'on met en commun un certain nombre de choses en vue d'un but commun : on le définit et on se donne les moyens de réussir.

La vie publique devrait s'en inspirer.

Je pense que dès lors on parlerai moins de l'illusion de la délocalisation, car la prise de conscience faciliterait plus facilement l'acceptation de normes définies.

Utopie, utopie ! direz-vous. Qui sait ?

Dire simplement que les impôts vont baisser est assurément beaucoup plus utopique et ne tient pas sur le long terme, car c'est faire fi de la réalité et de ce qui sous-tend le fonctionnement d'une société.

Sur ce, une bonne nouvelle ! Le 27 mai dernier, le Conseil d'Etat a donné tort à l'Administration concernant la récupération de la TVA sur les frais de réception. Désormais, il ne sera plus nécessaire de faire un découpage savant et ridicule entre les frais imputables au personnel de l'entreprise et aux tiers.

Bon point ! Mais qui va financer le manque à gagner pour l'Etat et donc couvrir les dépenses publiques ainsi financées ? Angoisse !

A bientôt

 

Bruno Hické

 


Le billet d'humeur de Frédéric

Ebitda, quesaco ?

Un juriste se doit avant tout d'être un humaniste et mon ami Bruno vient de nous en donner une brillante illustration : l'autonomie de l'outil, fiscal ou autre, est une illusion , seul l' « affectio » qu'il soit societatis ou politicus donne un sens aux êtres et aux choses.

Retour sur le plancher des vaches avec mon billet car nous avons vu apparaître il y a quelque temps une nouvelle expression dans le jargon financier qui a du en laisser ou qui en laisse encore plus d'un dubitatif, voire légèrement angoissé à l'idée de ne pas savoir « sans oser le demander » comme disait Woody Allen.

Tout d'abord, Ebitda, cela veut dire quoi ? c'est l'abréviation du « earning before interests, taxes, depreciation and amortization » anglo saxon, soit littéralement un résultat avant frais financiers, impôts, provisions et amortissements.

Faut-il considérer comme certains que cela n'est qu'un effet de mode passager ou pire, un nouvel outil destiné à rendre encore plus opaque la lecture des résultats financiers des entreprises afin de noyer le poisson (fût-il « un requin pas sérieux ») : « Les sociétés multiplient les méthodes pour afficher leur bilan au mieux de leurs intérêts. L'habitude est venue avec Internet. Pour séduire les investisseurs, les jeunes pousses ont décidé de présenter leurs plans de développement en parlant d'« Ebitda » … Depuis, tous les groupes se sont ralliés à cette notion, qui a l'immense mérite d'être toujours positive : ce résultat intermédiaire ne prend en compte que le chiffre d'affaires diminué des coûts d'achats et des salaires, et passe sous silence tous les problèmes de financement… (Martine Orange, Le Monde, 14 mars 2002) »

Si l'on essaye d'aller un peu plus loin, comment s'inscrit cette nouvelle mesure de performance dans nos critères usuels et pourquoi est-elle apparue ?

Notre système comptable français défini un certain nombre de « soldes intermédiaires de gestion », agrégats du compte de résultat de l'entreprise en grandes masses, issus d'une comptabilité par nature de charges :

La Valeur Ajoutée (VA) : c'est la différence entre les ventes et les achats de marchandises et de services généraux. (A ce propos une petite digression à l'usage des chefs comptables et directeurs financiers : c'est sur cette notion de VA que sont aujourd'hui basés les calculs de plafond et de plancher de taxe professionnelle qui sont si rarement effectués et qui peuvent souvent receler une bonne… ou une mauvaise surprise sur la cotisation de taxe professionnelle due par l'entreprise.)

L'Excédent Brut d'Exploitation (EBE) : c'est la VA retranchée des impôts et taxes et des charges de personnel.

Le Résultat d'Exploitation (RE) : c'est l'EBE retranché des dotations et des reprises d'amortissements et de provisions

Le Résultat Courant Avant Impôt (RCAI) : c'est le RE augmenté du résultat financier (charges et produits financiers)

On aboutit (enfin !) au Résultat Net Comptable en partant du RCAI duquel on retranche leRésultat Exceptionnel, l'impôt sur les sociétés et la participation des salariés.

Le système comptable anglo-saxon définissait quant à lui des soldes intermédiaires de gestion par destination de charges.

Pour arriver à l'Operating Income (équivalent du Résultat d'Exploitation à cette différence près qu'il incorpore la participation des salariés) il n'y avait qu'un seul solde intermédiaire de gestion laGross Margin (« la marge brute »), différence entre les ventes et le coût des marchandises ou services vendus (« costs of sales »).

Ensuite, de la Gross Margin à l' Operating Income, il n'y avait que des agrégats par destination de charges :

la recherche et développement ( « R&D »)

les frais généraux (« selling, general & administration »)

Et l'EBITDA dans tout cela, me direz-vous ? Et bien, c'est la découverte par la comptabilité anglo-saxonne, au delà de l'analyse par destination et par la rentabilité des capitaux investis, de l'utilité des soldes intermédiaires de gestion. Il s'agit tout simplement de l'EBE duquel on retranche la participation des salariés, différence identique à celle relevée entre l'Operating Income et leRésultat d'Exploitation.

L'EBITDA est-il alors utile ?

Dans la comptabilité anglo-saxonne, la réponse est à l'évidence oui car l'EBITDA permet de mesurer la performance opérationnelle de l'entreprise.

Dans la comptabilité française, la réponse est plus mitigée car nous l'avons dit, l'EBITDA a son grand cousin hexagonal, l'EBE.

Faut-il dès lors brandir l'EBITDA comme l'ALPHA et l'OMEGA ? (quoi, encore de nouveaux termes : les Grecs s'y sont donc mis aussi !)

Clairement non, car c'est l'une des mesures qui doit s'inscrire dans une analyse globale de la performance mais c'est loin d'être la seule. Parler d'EBITDA seul peut conduire à manipuler la structure du compte de résultat pour enjoliver cet indicateur : suivant la politique d'investissement (achat ou leasing) ou la stratégie de production (machines ou main d'œuvre), l'EBITDA en sera profondément modifié.

En conclusion :

Oui à l'EBITDA dans le cadre d'une société internationale, faisant appel à l'ensemble de l'analyse de la performance issue de la comptabilité anglo-saxonne.

Non à l'EBITDA sorti de son contexte d'analyse et appliqué à la jeune pousse Internet qui s'imagine redorer son blason, comme le souligne Martine Orange dans le Monde.

Mais il est parfois si chic, bien qu'un peu « borderline » de noter sur sa « To Do List » le calcul d'unEBITDA ! Si Molière est mort, Monsieur Jourdain se porte comme un charme…

Comme l'année dernière, nous interromprons, Bruno et moi-même, la publication du billet d'humeur pour la reprendre en septembre avec au sommaire de ce premier numéro de rentrée, une enquête (très rapide) auprès de nos lecteurs, une nouvelle exposition, cette fois ci d'un peintre contemporain et une étude sur la destinée des commissaires aux comptes dans l'Europe de demain.

Bonnes vacances à tous et rendez vous au mois de septembre.

 

Frédéric

 

Source d'information technique sur l'EBITDA : article de Paul Durand associé-gérant de V-link paru dans Les Echos du 19 février 2002

www.lesechos.fr




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