La lettre de Saint-Germain Audit n°11 (novembre 2001) :

Au sommaire de ce numéro, « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. » par Frédéric et « La tranche de cake : une vision des 35 heures » par Bruno…

Bonne lecture.


Le billet d'humeur de Frédéric

C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.

Que le discours soit clair dès le départ, ce billet est un plaidoyer pour les comptables.

Quelle mouche le pique, vous direz vous, avec ses lubies sur les comptables ? Sans doute l'envie de tordre le coup à un certain nombre de mythes qui ont la vie dure (pléonasme lorsque l'on parle de mythes). Commençons donc :

Autrefois, lorsque qu'un ouvrier se blessait dans une chaîne de production au point, une fois guéri, d'être déclaré inapte à reprendre son poste, il était courant que l'on dise de lui : « ma foi, il sera toujours bon pour la comptabilité ! ». Et le malheureux estropié, quelles que soient ses capacités ou ses préférences se retrouvait « à la comptabilité ».

Autre signe, celui-ci plus contemporain, du manque pervers de considération dont pâtissent parfois les comptables : il n'est pas rare que dans un débat un interlocuteur, voulant assener un coup à son adversaire, s'exclame : « mais vous avez un raisonnement de comptable ! », signifiant par là même un raisonnement parcellaire, étriqué, sur lequel flotte une pestilentielle odeur de débit-crédit.

La définition à laquelle se réfère cette imprécation est la suivante : le comptable est un employé aux écritures, besogneux, sans initiatives ni sens des responsabilités, qui ne sort jamais de son bureau, plutôt craintif, se lavant rarement, flagorneur avec le patron et mouchard avec les employés. Ah ! J'oubliais la tenue : costume étriqué, désuet ou élimé, manches de lustrines et chaussures qui ne voient jamais le cirage contrairement à ses ongles, perpétuellement en deuil.

Par décence, je ne m'étendrais pas outre mesure sur sa collègue, forcément vieille fille acariâtre, qui, à la pause déjeuner, n'en finit pas de finir un châle rose au crochet en avalant un yaourt 0% de matières grasses sur une montagne de factures fournisseurs en souffrance à même son bureau.

Halte au feu, nous écrions nous tous de concert, ce portrait est insupportable !

« C'est la faute du comptable » est un refrain connu, « c'est grâce au comptable » est une chanson à écrire.

Le danger serait alors de se lancer dans un de ces discours laborieux, façon glorification soviétique : « vive les valeureux comptables, galériens méprisés etméconnus d'une barque qu'ils font avancer contre vents et marées. »

J'ai parlé en préambule d'un plaidoyer, non d'une caricature, et j'essayerais donc de m'y tenir. Mais si je suis par trop laudateur, j'entends déjà les fielleux me reprocher de vouloir m'attirer les bonnes grâces des services comptables avec lesquels je travaille ou de soigner quelque besoin personnel de positionnement ou d'identité sociale.

Pour éviter ce piège du compliment appuyé, la seule solution est de faire court.

Les comptables que je connais sont aux antipodes des portraits précédents et ce pour une bonne raison : ces comptables-là sont morts et enterrés depuis longtemps. Les comptables d'aujourd'hui, d'un commerce généralement agréable, sont dans une grande majorité des gens d'initiative, au cœur des métiers des entreprises dans lesquelles ils travaillent.

En étroite collaboration avec les contrôleurs de gestion quand ils n'exercent pas eux-mêmes ces fonctions, les comptables sont les pourvoyeurs et les gardiens d'une grande partie des process d'information dans l'entreprise. Oui, les comptables ont opéré leur révolution culturelle et sont porteurs aujourd'hui d'une véritable modernité dans l'entreprise.

En résumé : Vive les comptables !

Je crois qu'il faut maintenant que je m'arrête car, dans ce métier comme dans d'autres, les chevilles peuvent avoir tendance à enfler rapidement.

Quant au titre de ce billet, dont certains pourraient se dire qu'il n'a qu'un lointain rapport avec le sujet, il est l'une des plus belles premières phrases de roman que je connaisse, celle de Salammbô de Flaubert.

Un besogneux de l'écriture, lui aussi, sans doute une autre sorte de comptable…

Au mois prochain.

Frédéric

post-scriptum : sur simple demande de votre part à frederic@saint-germain-audit.com, Saint-Germain Audit se fera un plaisir de vous adresser gracieusement un exemplaire de Salammbô du susnommé et regretté comptable Gustave Flaubert.

 


Le billet d'humeur de Bruno

La tranche de cake : une vision des 35 heures

J'adore le cake, mais j'évite d'en manger. Que je m'arrête devant le rayon du supermarché ou devant la vitrine d'une boulangerie, je me dis que je vais être déçu. J'examine le cake, scrute son aspect extérieur et ne l'achète jamais. Pourquoi ?

Le cake est un gâteau subtil, plein de raffinement, mais difficile à préparer. Le cake est une invitation au voyage avec ses raisins de Corinthe ou de Smyrne, ses fruits confits venus d'ailleurs et son léger parfum de rhum. Mais le cake reste seulement un gâteau que l'on peut désirer.

Vous vous trouvez face à un cake. Vous en avez envie, mais vous ne pouvez pas le dévorer : il vous resterait sur l'estomac. Manger un cake seul : la boulimie n'est pas vraiment synonyme de plaisir. Le plaisir s'estompe dès qu'apparaît le poids sur l'estomac.

Une seule solution : le partager. Mais dès lors, c'est la frustration assurée : vous êtes obligé de prendre une tranche de cake. Or la tranche de cake vous laisse rarement sans regret.

Vous prenez un couteau, vous tranchez le cake et les frustrations commencent. Le cake est rarement bien proportionné. Les raisins et les fruits confis ont une fâcheuse tendance à s'agglutiner au fond du gâteau. De plus, lorsque la lame s'enfonce dans le moelleux du gâteau, soit elle tranche le raisin, soit elle vous laisse avec le morceau sans raisin. Une fois sur deux, le plaisir de croquer le raisin dans son entier vous échappe. Vous vous trouvez seulement avec des fruits confits qui ont vraiment confits dans le sucre et vous vous retrouvez alors avec une ambiance de fête foraine dans la bouche. Vous imaginez le moelleux du gâteau, sa saveur parfumée. Paf ! Bien souvent, il est aussi sec qu'un croquant et l'odeur lointaine du rhum relève de l'imagination. Si ce n'est pas le cas, les adjuvants vous font croire « comme si ». Désolation.

Pour moi, la perception des 35 heures, c'est celle d'une tranche de cake.

C'est l'invitation au voyage et vous restez à quai. Pourquoi ?

Les 35 heures, c'est un saucissonnage du temps. Or, qu'est ce que le temps si ce n'est un tout ?

Les 35 heures vont-ils apporter plus de loisirs, plus de liberté, plus de convivialité, plus de bien-être par le temps ainsi dégagé ? Pas sûr.

Les 35 heures présentent plusieurs caractéristiques qui, à mon sens, ne peuvent qu'être porteurs de frustrations.

En premier lieu, les 35 heures me semblent relever à la fois (si je peux utiliser des mots un peu forts, je l'avoue) du taylorisme et d'une approche marxiste de classes. Les deux mondes peuvent se rejoindre.

Taylorisme : c'est le monde de Chaplin. On découpe le temps, les aiguilles avancent. On sacralise la prééminence du temps fractionné par sa mise en valeur.

Marxisme : selon son rôle dans le monde du travail, on va être « hors classe » et non concerné (on va pouvoir travailler à plus soif), susceptible d'avoir plus de liberté encadrée si l'on a certaines fonctions de direction (on est obligé de rentrer dans une règle, mais on va pouvoir en transgresser l'esprit et travailler comme des forçats) ou bénéficier d'un cadre dit « protecteur » de frontières aménageables mais non transgressables.

Sous cet angle, le système apparaît générateur d'une profonde violence sociale, porteur d'exclusion et d'un enfermement allant à l'encontre des principes affichés par les trois petits mots qui figurent sur nos pièces de monnaie « à cours légal temporaire »

Sous cet angle, la frustration tient du nœud à l'estomac.

Ces réflexions étant faites et le principe de l'existence des 35 heures étant posé, la vie va-t-elle changer ? Pas certain.

Est-ce que les 35 heures vont permettre de faire davantage de choses. C'est l'objet de la « réclame » (ancêtre de la publicité) de nous le faire croire.

Travailler génère l'économie. Lorsqu'on travaille, on ne peut pas dépenser.

Avoir du temps, c'est dépenser. Notre société est une société de consommation. Ne voit-on pas les voyagistes se frotter les mains en se disant que le temps libre va favoriser les migrations ?

Certes, mais la consommation a des limites : celle de ses finances personnelles. Une fois ces limites atteintes (la loi ne dit pas que les 35 heures vont permettre de gagner plus), la perversité des 35 heures ne va-t-elle pas être de pouvoir passer plus de temps à perdre son temps ?

La morosité me gagne et m'amène à penser que cette conception du temps n'est peut-être pas la meilleure.

N'a-t-on pas souvent dit que le travail était facteur de cohésion sociale ? Lorsqu'on travaille, on échange, on communique. Rétrécir ce temps, ne serait-ce pas contribuer à s'isoler ? Bien des retraités qui ont tout leur temps en ont le sentiment.

A la lumière des événements récents, certains chroniqueurs ont souligné que toutes les civilisations n'avaient pas la même perception du temps. Pour certains, demain veut dire un certain temps (peut-être six mois, un an…). La vision des 35 heures est étroite (c'est la pendule hebdomadaire).

En conclusion, 35 heures : pourquoi faire ?

La première des dispositions de cette loi n'aurait-elle pas dû être d'avoir un mode d'emploi des 35 heures ?

Dans bien des cas, les 35 heures ne seront qu'une tranche de cake.

 

Bruno Hické




Retour au sommaire
des lettres de Saint-Germain Audit