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2000
Cinq peintres amis ont bien voulu illustrer cinq poèmes choisis.
Cinq poètes aimés, témoins du siècle qui s'achève, nous guident vers celui qui s'ouvre.
Saint-Germain Audit et ses collaborateurs sont heureux de vous souhaiter une très joyeuse année 2000.
 De moment en moment
Bruno Taconet pour René Char
Pourquoi ce chemin plutôt que cet autre ? Où mène-t-il pour nous solliciter si fort ? Quels arbres et quels amis sont vivants derrière l'horizon de ces pierres, dans le lointain miracle de la chaleur ? Nous sommes venus jusqu'ici car là où nous étions ce n'était plus possible. On nous tourmentait et on allait nous asservir. Le monde, de nos jours, est hostile aux Transparents. Une fois de plus, il a fallu partir... Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduits à un pays qui n'avait que son souffle pour escalader l'avenir. Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du Temps artiste, entre la mort et la beauté.
René CHAR
 La grasse matinée
Nicolas Vial pour Jacques Prévert
Il est terrible le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim elle est terrible aussi la tête de l'homme la tête de l'homme qui a faim quand il se regarde à six heures du matin dans la glace du grand magasin une tête couleur de poussière ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde dans la vitrine de chez Potin il s'en fout de sa tête l'homme il n'y pense pas il songe il imagine une autre tête une tête de veau par exemple avec une sauce de vinaigre ou une tête de n'importe quoi qui se mange et il remue doucement la mâchoire doucement et il grince des dents doucement car le monde se paye sa tête et il ne peut rien contre ce monde et il compte sur ses doigts un deux trois un deux trois cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé et il a beau se répéter depuis trois jours Ça ne peux pas durer ça dure trois jours trois nuits sans manger et derrière ces vitres ces pâtés ces bouteilles ces conserves poissons morts protégés par les boîtes boîtes protégées par les vitres vitres protégées par les flics flics protégés par la crainte que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistrot café-crème et croissants chauds l'homme titube et dans l'intérieur de sa tête un brouillard de mots un brouillard de mots sardines à manger oeuf dur café crème café arrosé rhum café-crème café-crème café-crime arrosé sang !... Un homme très estimé dans son quartier a été égorgé en plein jour l'assassin le vagabond lui a volé deux francs soit un café arrosé zéro franc soixante-dix deux tartines beurrées et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon
Il est terrible le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.
Jacques Prévert
 Psyché
Denis Pesnot pour Pierre Louÿs
Psyché, ma soeur, écoute immobile, et frissonne... Le bonheur vient, nous touche et nous parle à genoux. Pressons nos mains. Sois grave. Ecoute encor... Personne N'est plus heureux, ce soir, n'est plus divin que nous.
Une immense tendresse attire à travers l'ombre Nos yeux presque fermés. Que reste-t-il encore Du baiser qui s'apaise et du soupir qui sombre ? La vie a retourné notre sablier d'or.
C'est notre heure éternelle, éternellement grande, L'heure qui va survivre à l'éphémère amour, Comme un voile embaumé de rose et de lavande Conserve après cent ans la jeunesse d'un jour.
Plus tard, ô ma beauté, quand des nuits étrangères Auront passé sur vous qui ne m'attendrez plus, Quand d'autres, s'il se peut, amie aux mains légères, Jaloux de mon prénom, toucheront vos pieds nus,
Rappelez-vous qu'un soir nous vécûmes ensemble L'heure unique où les dieux accordent, un instant, A la tête qui penche, à l'épaule qui tremble, L'esprit pur de la vie en fuite avec le temps.
Rappelez-vous qu'un soir, couchés sur notre couche En caressant nos doigts frémissants de s'unir, Nous avons échangé de la bouche à la bouche La perle impérissable où dort le Souvenir.
Pierre Louÿs
 Strophes pour se souvenir
Julieta Hanono pour Louis Aragon
Vous n'avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l'orgue ni la prière aux agonisants Onze ans déjà que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servis simplement de vos armes La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L'affiche qui semblait une tache de sang Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir Français de préférence Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre A la fin février pour vos derniers moments Et c'est alors que l'un de vous dit calmement Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses Adieu la vie adieu la lumière et le vent Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses Quand tout sera fini plus tard en Erevan
Un grand soleil d'hiver éclaire la colline Que la nature est belle et que le coeur me fend La justice viendra sur nos pas triomphants Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant
Louis Aragon
 Les Nourritures terrestres
Paul Cox pour André Gide
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Nathanaël, te parlerai-je des grenades ? On les vendait pour quelques sous, à cette foire orientale, Sur des claies de roseaux où elles s'étaient éboulées. On en voyait qui roulaient dans la poussière Et que des enfants nus ramassaient. Leur jus est aigrelet comme celui des framboises pas mûres. Leur fleur semble faite de cire ; Elle est de la couleur du fruit.
Trésor gardé, cloisons de ruches, Abondance de la saveur, Architecture pentagonale. L'écorce se fend ; les grains tombent, Grains de sang dans des coupes d'azur ; Et d'autres, gouttes d'or, dans des plats de bronze émaillé.
André Gide
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